
Cette nuit là j’ai mal dormi chez Séverine. Il y avait un croix au dessus de son lit. Je sentais que quelque chose n’allait pas et je ne savais pas quoi. J’avais 10 ans probablement, peut être moins, mais quelque chose n’allait pas et je le sentais bien. Séverine était ma bonne copine, sa maman m’avait gardée pendant mes premières années, c’était un soleil qui riait beaucoup et j’étais souvent bluffée par sa propension à déguiser, travestir et en rire… au vu et au su des tous, et ça marchait à tous les coups. C’était ma grande soeur de la rue Pichard, 20 mètres au dessus de chez moi, miss la malice madame la loi. On s’était connues bébé, et avec ses un-an-de-plus elle m’avait appris lire, et à mal faire et ne pas tout dire à ma mère, sans aucun souci, aussi.
C’était l’époque de Charlotte aux fraises, on martyrisait sa petite soeur Aurore, et Séverine connaissait tout un an avant moi, le CP, la 6e, les copines chelous, la vie quoi.
J’étais autant admirative de sa bonne humeur et ses bonnes ondes que fascinée par ce que je voyais en dessous, de semi-malhonnêteté avec les adultes et le monde qui l’entourait, qu’elle faisait tourner à son aise. Semi-jalouse de ses socquettes blanches pour aller à la messe du dimanche, moi qui n’en n’avais ni les attributs ni les contraintes, au fond.
Sa grand-mère tenait la boulangerie pâtisserie, mamie gâteau au pouvoir sucré du haut de la rue, et sur le chemin de la sempiternelle maternelle, moi j’étais troublée. Séverine m’a fait très tôt comprendre que rien n’était tout blanc ou tout noir, qu’il avait des réalités à déguiser, et en cela elle fut très jeune une experte. J’ai vu et su qu’il y avait du gris, des semis vérités et des vérités successives, des sous entendus, des choses à taire, qui font et défont le monde et me servent encore tant aujourd’hui. Elle fut mon instigatrice de l’autre coté des choses.
Toujours est il que cette nuit là fut difficile. La croix parlait d’autre chose que de foi, et m’empêchait d’être sereine, inexplicablement. Séverine n’est plus de ce monde, la première d’entre nous. En 2004, elle est partie. Et je le sais de sa chambre en mansarde aussi clair que ce soir, dans son lit d’enfant que je partageais avec elle. Cette nuit là j’ai su qu’il existait des comètes et qu’elle, brillerait très loin très vite.
Tendre hommage, fidèle amie
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