Les trains de nuit rêvent aussi le 14 juillet

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Il fonce tête baissé et fend la nuit noire entre villes et campagnes. Dedans c’est un cocon pour les âmes en suspens, plus tout à fait ici et pas encore tout à fait ailleurs. Un moment suspendu au son des tatac-tatoum de gros chat qui ronronne. La bête humaine qui avale les kilomètres. Le train de nuit du 14 juillet.

On sommeille vaguement dans les couchettes aux yeux clos, sans notion du temps, de l’heure, du passé, du présent. Ici tout est plus flou, il n’y a plus d’aujourd’hui, de nuit, c’est déjà un peu un ailleurs. Blotti dans une cabine surannée qu’on ressent comme un point fixe, et qui trace pourtant tout droit à travers champs.

Ce même sentiment d’apesanteur qu’ont du ressentir tous ceux qui dans l’Orient Express ont remonté les nuits de l’Empire Ottoman et défié les lois de la géographie humaine. De Vienne à Istanbul. De la valse aux épices, de la chantilly au Grand bazar. Les yeux fermés, rentrer dans un endroit connu et ressortir ailleurs, étourdis et mal réveillées. Sortis d’une machine à égrener les villes et remonter les kilomètres.

On se lève au milieu de la nuit, mais ce n’est pas le milieu de la nuit. Il est 23 heures tout au plus, sûrement. Les habitants du couloir, accoudés aux fenêtres, peuplent cette heure étrange qu’on ne voit jamais à 8 ans. Ils sont seuls souvent, posés là sans logique apparente, un collier de perles enfilées par le hasard. Des visages inconnus qu’on croise furtivement à mesure qu’on remonte la travée hoquetante du wagon. On sait qu’on ne les reverra jamais, et pourtant… subitement, c’est important de les imprimer dans sa mémoire. Comme une peuplade qu’on doit conserver pour plus tard. Au fond, on sent que c’est important.

On traverse le prochain wagon, avec la singulière impression de les croiser encore, puis encore, puis encore… pas tout à fait les mêmes, pas tout à fait différents. Ils ne sont pas tout à fait là, d’ailleurs. Ils flottent et appartiennent au dehors, aux paysages de nuit qui défilent sous leurs yeux sans pouvoir en accrocher aucun. Absents à ce qui se passe dedans. A la recherche d’un point fixe, ou d’un vérité qui se révélerait en scrutant ce qui file et nous échappe de l’autre côté de la vitre. A peine aperçu, déjà on n’y est plus. On ne se connait pas, on ne se parlera pas, pas un mot ne sera échangé dans la moiteur nocturne du couloir. Ce soir là on a pourtant plongé ensemble dans le hasard.

On approche de l’haleine sauvage des accordéons, on ouvre les portes d’un soudain enfer et c’est fracassant. Les entrailles métalliques en plein travail. La traversée des rames. On retient sa respiration, on passe en fermant les yeux, en serrant les poings, bravant la sensation de vide mécanique qui nous happe de son souffle assourdissant. On est au dessus du vide, sous une cascade de ferraille brûlante et sous nos pieds les mouvements de plaques en fusion. Les joints qui se plaignent et mugissent sous l’effort. On pourrait se faire avaler par les entrailles de la bête humaine, on le sent bien, non qu’elle soit méchante, mais brute et sans maitrise de ses gestes frustres avec son corps massif. Son dessein est au dehors. Dans son devoir de nous emmener à bon port, elle ne peut pas prendre garde à ceux qui traversent les ténèbres à son bord.

On ressort haletant. Et là, au milieu de la nuit de nulle part, on voit poindre au loin des chapeaux multicolores qui apparaissent et s’évaporent. C’est les feux d’artifices, sortis du noir, qui se succèdent au dessus des hameaux, des clochers, des maisons. Sans un bruit, des pluies de couleur recouvrent le ciel des villes inconnues et lointaines. Et par magie, vu d’ici, dans cette nuit il y en aura dix, mille ou cent. Saluant le passage de deux âmes voyageuses, soudain seules au monde, ma mère et moi. Demain matin, on sera loin, et ce souvenir sera pour la vie. Les trains de nuit rêvent aussi le 14 juillet.

 

Moi je cours en rond, je cours en rond

 

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J’ai 3 ans. Dans les jardins ouvriers à l’arrière de la maison, il y a le monde immense. Les cerisiers, les groseilles, les mûres, les framboises, les cassis qui en mettent plein les doigts, on ne peut pas tricher avec les cassis… le tunnel des coloquintes, les salades qui poussent en hauteur, le champs des asperges plus hautes que moi. De là je connais tous les noms de fleurs – il y a ceux qui récitent les numéros de département à partir des plaques d’immatriculation, et il y a moi.

Les premières nées de l’année, les perce-neige, les crocus en hiver, tendres pensées au coeur du froid,  les délicates narcisses qui annoncent le réveil humide et mousseux du printemps avec des gouttes de rosée au bout du nez (« c’est celles dont le coeur est blanc disait maman »), les jonquilles c’est les robes jaunes qui tournent et font les belles au soleil…

Les boutons d’or qui chatouillent sous le menton pour prédire « ce qu’il y a entre le beurre et toi », les poires pas encore mûres qu’on croque sous le regard faussement courroucé du père Poirier, les cerises qu’on se  fait chiper par les oiseaux qui trichent parce qu’eux ils viennent d’en haut. De là, je sais que la chanson se trompe et que « cerisier rose et pommier blanc », en vrai c’est tout le sonnet qu’il faut inverser.

Les mirabelles et les quetsches quand on rentre des vacances d’été, qui nous attendent pour dénoncer juillet qui en a profité pour filer en douce, et se mêlent aux herbes hautes d’un parfum de sucre mouillé. Mon père qui fait des analyses de sol – jamais rien à moitié, et les boutures alignées qui sommeillent en bas du grenier, ce n’est pas une affaire à prendre à la légère… (« on fait les choses correctement ou on le fait pas », professent ses lunettes, et tintent les éprouvettes).

Pousser la porte du jardin entourée de roses au petit matin… c’est toucher la main de tous les enfants qui se sont levés depuis l’éternité. Le matin les jardins qui s’éveillent ont l’odeur singulière des plantes qui étirent leurs bourgeons et font un brin de toilette dans la rosée du monde. Toujours est-il que ce jour là, c’est ma rencontre avec Monsieur Bourdon. Autour d’un tas de feuille séchées, moi je cours en rond, je cours en rond.

Etait-il tôt, était-il tard, était-il blanc ou noir

C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit, Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée, comme au jour de sa mort pompeusement parée

Je chante ces paroles comme un opéra rock à tue tête, dans ma tête, en mimant la guitare et comme un monstre qui se dégonfle, ça les rend ridicules, inoffensives et ça finit par être drôle. A 7 ans, ces mots découverts dans le cahier de poésie de maman quand elle était petite m’ont fait l’effet d’une douche glacée, et j’ai caché le cahier sous la plus grosse pile de vêtements dans l’armoire du fond.