The north star

A toi qui m’a envoyée à la maternelle raconter mon dessin à toute la classe et qui a inventé l’ancêtre du Show and Tell, rien que pour moi.

A toi qui m’a laissé remplir tous les dossiers du collège, vierges avec ta signature en bas, libre de mes choix.

A toi qui n’a jamais préjugé, les génies à 6 ans écrivent des symphonies, ils n’ont pas simplement, au conservatoire une première mention avec distinction.

A toi qui m’expliquait le déclin de la civilisation romaine avec le gobelet en argent de grand-maman – ça les avait décimé et je devais apprendre à dire non quand elle me proposait de boire dedans… Et qui avait la grâce de comprendre qu’à 3 ans je pouvais comprendre. Il en fut ainsi des molécules et de la religion, du sionisme et d’Herzl, de Joan Baez et Take Five, Sabrah et Chatila le soir aux informations, et de viser plus grand.

A toi qui n’avait rien tracé pour moi, j’entends encore tout bas : si c’est jouer de le flûte traversière dans la rue qui te rends heureuse alors c’est ce que tu feras et je n’ai aucun problème avec ça.

A toi au bout du téléphone, souvent sobrement, en un mot comment 100, une certitude qui résonne, dans l’avenir que j’entonne : je suis content pour toi.

A toi qui pour une bonne note ne me félicitait pas, je le faisais pour moi, et quand on est doué en dessous de 16 on ne travaille pas.

A toi après un blanc récemment, alors que je t’ai demandé conseil, cette ancienne ritournelle : tu ne t’es jamais trompée, tu le sais.

A toi qui a toujours eu confiance en moi, à chaque choix je n’oublie pas.

Je suis mon étoile du nord et j’y crois, et quand je doute, c’est un fait. L’étoile du berger que tu me montrais le soir au dessus du garage, brille toujours pour moi.

L’aviateur

Il volait en Algérie, volait en Albanie, volait en Birmanie.

Un samedi soir il a débarqué, prétextant un Salon du Livre, chez moi il est arrivé. J’ai appelé mes copines pour me sauver et on a passé la soirée. Ce qu’il croyait, ce qu’il voulait, ce qu’en moi il aimait n’avait jamais existé. Comme une lacune un soir de lune, ce n’est jamais arrivé. Une amertume, qu’il a gardée. Le lendemain quand il a sonné, j’avais filé.

La vie c’est fait de ça, des gens qui passent et ne sont pas faits pour toi. Des points lumineux dans le ciel, un signe trop près du soleil. A toutes ces histoires, qui n’ont pas existé, à tous ceux qu’on n’aura pas goûté, je dédie cet hommage. Un clin d’oeil du soir, au hasard, au destin qui met sur ton chemin, ce qui ne vivra pas demain.

Au coeur à la mémoire, qui croient tout savoir. Aux faux semblants si sûrs d’avoir raison. Aux flammes de l’un, nos feux éteints, aux prénoms qui nous ont poursuivi vaillamment et qu’on oublie souvent avec le temps. A ces vies, à ces envies dont on n’a pas voulu, à ces regrets que l’on n’aura pas connu. A l’amour qui reste un mystère et rime avec Fouga Magister. Parfois juste une illusion, pas un oui pour un non.

Aux facéties de la vie.

Quand tout est permis. Sauf si.

Bon baisers de Birmanie.

Au 177 grande rue de la Guillotière

Quand j’ai su que j’irai à Lyon, je venais juste d’avoir 20 ans. On s’était rencontrés au lycée, on avait fini l’IUT, dans une relation infernale, magique et tout sauf banale, je me suis dit c’est ça l’amour, des montagnes russes au jour le jour.

Il avait passé un concours, il allait quitter Metz et je me suis dit ça doit absolument continuer toujours. Lionel et moi, c’est ça l’amour. J’ai vaguement consulté le concours de Sciences Po Lyon, ça semblait chouette sur le papier, pour rester avec lui j’aurais tout fait, j’ai décidé d’y aller. Comme toujours c’était pas normal, je vivais avec mon meilleur ami Stéphane, c’est lui qui m’a accompagnée, dans la voiture la nuit, de Metz à Lyon, le son à fond, j’ai regardé quelques leçons. Il y avait 3 bouquins à lire, on avait tout l’été pour ça, bien sur je n’avais pas fait ça. Les pieds sur le tableau de bord, je découvrais le droit constit, les princes consorts, et Sardou qui chantait trop fort.

J’en ai lu 2 tout de traviole, 5 heures de route, puis l’arrivée dans un motel, et tout près du lendemain, j’ai abandonné sur le chemin le 3e bouquin.

Curieusement j’étais sûre de moi, quand le doyen a annoncé : Malheureusement, cette année et c’est bien la première fois, vous serez interrogés sur 2 livres seulement, le 3e ne sera pas traité, on n’a pas reçu le sujet. En un quart de seconde ma vie a changé, le livre que je n’avais pas lu et où ils avaient tous passé l’été, soudain n’avait plus d’intérêt.

Je l’ai pris comme le signe inespéré, j’ai mobilisé mes apprentissages de la nuit passée. J’ai toujours eu le goût du lacunaire, du tangentiel, de l’inachevé, et c’est passé.

A la sortie de l’épreuve, j’ai rencontré beaucoup de gens très bien peignés, très sûrs de leur fait, des convictions que je n’avais pas. C’était leur vie ils étaient persuadés de ça. Je me suis dit ce concours, c’est pour eux pas pour moi. Basta.

On checkait sur le minitel, revenus à Metz, et quand le couperet est tombé, moi-même je n’en revenais pas. C’était phénoménal, j’étais prise pour le grand oral. J’ai retrouvé au pied du mur, le nez collé sur l’affichage ces gens qui jouaient leur vie, et me félicitaient, eux qui n’étaient pas pris.

Sans réfléchir le matin même, on est repartis, mon tailleur mauve, mes cheveux mauves, et sur la table de la cuisine, quelques fragments d’échanges avec mon père, notés à la hâte, à 6 heures de l’aube. Deux phrases, sur le dernier Lelouch avec Bernard Tapie – le libre arbitre d’apprécier ou pas – et sur Appel d’Empire, le dernier Ghassan Salamé qu’il avait lu et pas moi.

Le jury n’était pas sympa, ils ne me regardaient pas, ils parlaient entre eux, mais j’avais l’impression de savoir tout d’eux. Je savais ce que je voulais, je sentais avec une grande clarté, que je disais avec une feinte maturité, ce qu’au fond ils attendaient. Ghassan Salamé et le libre arbitre furent mes chevaliers alliés.

Pour être bien sûre, pour la première fois j’ai parlé à Notre Dame de Fourvière. J’ai emménagé la semaine même, au 177 grande rue de la Guillotière.

On a vécu encore 2 ans comme ça, Lionel et moi. A 100 mètres l’un de l’autre, si proches et si loin à la fois. Mais il restera pour toujours le grand amour de mes 17 ans, le grand amour qui dure 7 ans, le grand amour qui dure tout le temps.

Bang on the door

Un soir en Avignon, dans un très vieille maison. L’amie de ma mamy, elle s’appelait Gaby. Elle l’avait recueillie, elle et son mari, c’était pendant la guerre, ce vent d’années où l’on fuyait la Lorraine.

Ici la France sonnait libre, comme la vie retrouvée, ni blême ni usée. L’insouciance des jeunes couples et ribambelles des années belles, frivoles et légèreté. Où ma maman naîtrait, sous le soleil d’Orange, les fontaines qui berçaient.

On y est retourné, bien des années après, quand j’étais arrivée. Du haut de mes 3 ans, je revois cette maison.

Des pièces sans fenêtre, noires au bout des couloirs, soudain surgissant. Poursuite de corridors éborgnés, un dédale mal famé. Où je me faisais peur, pédalant dans le noir, et ressortant hilare, sans trop bien savoir. Echevelée, encore toute essoufflée, c’était une échappée volée, d’où je les rejoignais. Soudain rassérénée. Un jardin de lumière, où tout le monde riait, les sabots des chevreaux, les lupins et les blés. Mamy, Gaby, Anne-Marie et Sophie, 3 générations, dans le sombre et le clair réunies.

Une nuit, avec maman logées seules tout en haut, dans une chambre blanche et boisée, un parquet vu du lit qui me semblait une mer immense et sereine, on s’apprêtait à se coucher. Dans la montée du grand escalier, c’était l’unique pièce, tout au bout du pallier. Hormis juste à côté, verrouillé à clé depuis bien des années, un bric-à-brac attenant, abandonné par le temps. Cette maison devait être si mes calculs sont bons, en colimaçon.

10 coups de théâtre, frappé lent et profond, sur la porte du couloir, dans le silence du soir. Il ne faisait pas bien noir, il n’était pas bien tard, c’était le clair du soir. Maman pensa à une facétie de ses 2 espiègles ainées, chipies s’il en faut, mais en une seconde se rendit à l’évidence. Dans la maison, à part nous deux, dans l’escalier qui résonne, il n’y avait personne. Insistant par la fenêtre penchée, elle les a appelées. Mais hilares en bas, mamy et Gaby riaient sur le perron, et elles n’entendaient pas, ce qui arrivait là.

Maman ne fit qu’un tour, d’un bond sur la porte, se saisit des clous, ferma le verrou, double tourna tout. Je ne savais pas, ce qui se passait là ? Mais dans cette nuit là je sentais, et longtemps je reverrai, en haut de la tour du grand escalier, comme deux princesses isolées, on étaient coincées. Le lendemain matin on s’est sauvées à l’hôtel, le soleil est revenu dans les persiennes.

Dans la pièce d’à coté, pleine de meubles oubliés, de reliques de poussière et tête bêche d’outils tout rouillés. Que je pouvais deviner, sans avoir le droit d’entrer, gourmande et étonnée, par la porte vitrée. Je l’ai su bien après rôdait ici pêle-mêle, pendu et meurtrier le souvenir d’un demi frère, mi-fou mi-accusé. Une petite fille assassinée, que l’on chercha longtemps dit-on, dans la garrigue fouillant les buissons avec des bâtons. Qui disait vrai, qui savait quoi ? L’histoire muette, l’histoire discrète jamais ne le dira. La vie passera comme ça, certaines choses prennent de l’importance et d’autres disparaissent comme ça. Tout simplement, des vies en Avignon, que nul ne saura.

Un bataclan oui cette maison. Où bien longtemps après, mon père tout ingénieur et raison, expliquera rationnellement, le miroir de sa propre histoire. Quelques années avant, dans la cuisine du sous sol, alors qu’il dormait dans la pièce jouxtant avec maman. Avoir entendu au milieu de la nuit, des gens qui cuisinaient à grands bruits d’ustensiles et de casseroles. Avoir analysé, attentif et muet, soudain bien réveillé… que de toute évidence il n’y avait personne, et que ces voix, ce que portaient ces voix, il ne le reconnaissait pas. Pas de rôdeurs, pas de vivants. Pensé se lever. Pour voir à quoi les esprits pouvaient ressembler. Et avoir renoncé.

Une lettre de Gaby quand j’étais plus grande, arrivée à la maison, rien qu’à son écriture sur l’enveloppe m’avait fait des frissons. Il y a des drôles de gens, des âmes que l’on ressent, qui rient et qui font peur. On pourrait en dire plus mais on ne sait pas, qui de ses 12 enfants et ce qui arriva, au prêtre à la maîtresse, le médecin l’avocat, et c’est bien comme ça.

Des vies, que l’on contera, qui comptent encore pour ça, quand personne n’est plus là. Après des années d’apnée, quand tout est fané, ou peut-être pas tant que ça. Il est parfois curieux d’observer comme les souvenirs récents d’une année sur l’autre se mélangent, quand les souvenirs d’enfants gardent une clarté que rien n’estompe.

Bang on the door, du bruit dans la cuisine. C’est une drôle d’histoire, comme une peur du noir, tapie dans la cuisine, et sonnent les matines.

Viens je t’emmène

Quand « et si » a cessé ? Et sinon, s’il n’en était pas question ?

On allait à l’IUT, quand ça nous chantait. Sam avait la maison de ses parents Augny, un peu hantée mais tant pis, où on passait des nuits à regarder Aladin, Shining et je tremblais. Encore une fois, au petit matin quand on loupait le cours d’anglais. On se levait pour mettre quelques euros d’essence qui nous restait, et filer à Nancy, Luxembourg, Amnéville, les ballades au Saulcy. Aerton Senna crashait nos souvenirs d’enfants un dimanche de mai. On allait au concert, aux soirées avec Anne Steimetz qui refusait de bon droit de ressasser son droit, avec Anthony et les Stéphanes, sans but on roulait longtemps, le jour la nuit en faisant du bruit. On ne savait pas encore qu’ici on n’en resterait pas, qu’à Metz la vie ne serait pas. Que la vie nous emmènerait loin sur son bateau blanc. Faire une croisière d’un jour ou 20 ans, pour devenir grands. On s’embrassait, s’enlaçait, et le premier baiser avec un mec beaucoup plus âgé. Et les soirées à refaire le monde au Bleu avec Virginie Royer. Ces nuits maquillées, comme tu détestais. Quand je m’en foutais, ce sors je sortais.

Quand j’avais 20 ans. Je flânais les après-midis avec ma grand mère. On allait au salon de thé, on papotait, elle me montrait le rouge à lèvre qui serait maquillé-sans-en-l’air.

Elle s’inquiétait parfois, les petits-enfants de ses amies travaillaient rude pour leurs études, enfermés, concentrés sur leurs années de fourmi. Elle me savait cigale avec le bonheur et le temps.

Je lui disais que ces années là ne reviendraient pas. Que je n’avais aucune raison de ne pas les vivre en regardant trop devant. Et que ceux qui faisaient ça, au fond, le feraient toujours et ne s’arrêteraient pas. Qu’il y aurait toujours quelque chose 2 ans devant eux, qui justifierait que.

Et quand je repense à ces après-midis au N°5 de grand maman. Puis celles aux volutes des potes, du billard au café Stan, du temps qu’on squattait chez moi au lieu d’aller à l’IUT, à la fac et les DVD des après-midi entières avec Stéphanie Kremer…

Je savais bien qu’à 40 ans…Qui se soucierait de l’IUT

Qui se souviendrait qu’on est amis pour la vie.

Et je porte toujours ce rose sur les lèvres.

Comme des bouquets de souvenirs qui ensorcellent. D’une clope distraite par la fenêtre ouverte. Des milliers d’images et de gens qui s’animent à nouveau en appuyant sur le bouton.

Pour laisser encore, même quelques instants, défiler les paysages sans les voir avant. Et être à nouveau assise à 17 ans sur les coussins dans le salon d’Arnaud Tisserand.


I drove all night

Le dernier week-end de Sciences-Po, un samedi où il faisait beau, je découvrais le cours d’histoire géo. Assise dans mon canapé j’étais plutôt désespérée. Sam est arrivé par hasard, ensemble on est parti sans crier gare. Le partiel était le lundi, je me suis dit : tant pis.

On a pris la route sans savoir, roulé des heures jusqu’à minuit, on est arrivé à Cassis. Y avait plus de place à l’hôtel c’est comme ça qu’on s’est fait la belle.

On a fini par trouver où dormir, au bruit des vagues dans la crique c’était magico-électrique. On n’aurait pas du être là, et ça devait être comme ça.

Il a fini à l’hôpital on peut dire que c’est pas banal.

Le lendemain j’ai pris le train, rentrée comme si de rien n’était, personne ne savait d’où je revenais. Le lundi il était guéri, à 10h il m’a rappelée, il était rentré. Une sonnerie dans le grand amphi, dans un grand silence retentit.

150 têtes qui se lèvent d’un même pli, et moi le nez plongé dans ma copie. Soudain très inspirée, comme si rien dans mon sac ne sonnait. C’était au milieu du partiel, en 1998 c’était pas très habituel. Les grands sages du Conseil, qui surveillaient, le sourcil froncé.

L’important comme on s’en doutait, ce qui demain nous resterait, les souvenirs d’où qu’ils nous reviennent, lui que je connaissais à peine. Ces moments dans la vie, quand tout est écrit. Sauf si…

La croix de Séverine

Cette nuit là j’ai mal dormi chez Séverine. Il y avait un croix au dessus de son lit. Je sentais que quelque chose n’allait pas et je ne savais pas quoi. J’avais 10 ans probablement, peut être moins, mais quelque chose n’allait pas et je le sentais bien. Séverine était ma bonne copine, sa maman m’avait gardée pendant mes premières années, c’était un soleil qui riait beaucoup et j’étais souvent bluffée par sa propension à déguiser, travestir et en rire… au vu et au su des tous, et ça marchait à tous les coups. C’était ma grande soeur de la rue Pichard, 20 mètres au dessus de chez moi, miss la malice madame la loi. On s’était connues bébé, et avec ses un-an-de-plus elle m’avait appris lire, et à mal faire et ne pas tout dire à ma mère, sans aucun souci, aussi.

C’était l’époque de Charlotte aux fraises, on martyrisait sa petite soeur Aurore, et Séverine connaissait tout un an avant moi, le CP, la 6e, les copines chelous, la vie quoi.

J’étais autant admirative de sa bonne humeur et ses bonnes ondes que fascinée par ce que je voyais en dessous, de semi-malhonnêteté avec les adultes et le monde qui l’entourait, qu’elle faisait tourner à son aise. Semi-jalouse de ses socquettes blanches pour aller à la messe du dimanche, moi qui n’en n’avais ni les attributs ni les contraintes, au fond.

Sa grand-mère tenait la boulangerie pâtisserie, mamie gâteau au pouvoir sucré du haut de la rue, et sur le chemin de la sempiternelle maternelle, moi j’étais troublée. Séverine m’a fait très tôt comprendre que rien n’était tout blanc ou tout noir, qu’il avait des réalités à déguiser, et en cela elle fut très jeune une experte. J’ai vu et su qu’il y avait du gris, des semis vérités et des vérités successives, des sous entendus, des choses à taire, qui font et défont le monde et me servent encore tant aujourd’hui. Elle fut mon instigatrice de l’autre coté des choses.

Toujours est il que cette nuit là fut difficile. La croix parlait d’autre chose que de foi, et m’empêchait d’être sereine, inexplicablement. Séverine n’est plus de ce monde, la première d’entre nous. En 2004, elle est partie. Et je le sais de sa chambre en mansarde aussi clair que ce soir, dans son lit d’enfant que je partageais avec elle. Cette nuit là j’ai su qu’il existait des comètes et qu’elle, brillerait très loin très vite.

La Bohémie

Elle habitait juste à coté de ma mamie, son papa qui était parti, et sa maman en boîte de nuit. J’ai grandi avec Virginie, j’ai découvert la Bohémie.

Le matin quand on rentrait de la primaire, probablement le mercredi midi, je la trouvais elle et ses couettes, l’heure d’acheter les cigarettes. J’étais toujours un peu perplexe, quelque chose de pas trop honnête, qui se passait hors de chez moi, là où on n’aurait pas eu le droit. Sa maman nous donnait 10 francs – oh responsabilité pour des enfants – et toutes libres qu’on était, l’après-midi on repartait. Sans logique, c’était magnifique.

C’était une sacrée piplette, elle dansait et coiffait mes poupées, même si elle ne savait ni écrire ni compter. Dans la cour jusqu’à 10h du soir, ensemble on lisait des histoires, il n’y avait pas de devoirs, et ses parents qui rentraient tard, passaient juste nous dire bonsoir.

Ici tout était permis, tout semblait adulte-free, ses copains les Thierry-les Sandrine, c’était un squat sans en avoir l’air, un peu de poux et de misère. Il n’y avait pas d’anniversaire, le jour J on trainait dans les rues toute l’après-midi, on allait de maison en maison, chanter des chansons-réclamer des bonbons.

Je n’ai jamais vu de parents, peut-être les siens qui rentraient de Cora, mais ici on ne dinait pas. Un délicieux goût de n’importe quoi, les différences ne comptaient pas, j’étais leur princesse aux petits pois, mamie devenait Mamie Nova. On faisait bien ce qu’on voulait, comme un royaume de l’insensé.

On pédalait à perdre haleine, on rentrait rouges comme des baleines, échevelées mais pourquoi pas. Je leur lisais Alice aux pays des merveilles, assis par terre on était tout d’un coup tous pareil, on palabrait jusqu’à pas d’heure, c’était sans accroche et sans heurts. On avait 8 ans, chacun dans un autre monde et pourtant. Virginie se gavait de bonbons, son beau-père gardait les prisons, je savais qu’on ne fait pas comme ça, c’était interdit et ça existait comme quoi.

Aujourd’hui tu as réussi, tu coiffes et tu as ton salon, je te revois compter les boutons quand on vidait la boite au milieu du salon. Tu resteras ma soeur sur terre, celle dont je suis la plus fière. D’autres vies, oui ma Virginie, toi ma Bohémie.

Les 12 envies de Louise-Marie

Quand je jouais au ballon, je m’inventais un autre prénom. Il me fallait dribbler le plus longtemps, et tous les jours améliorer ce score. Et pendant que je comptais – je ne sais pas comment je faisais les 2 en même temps ? – j’imaginais des vies. Me concentrer sur le geste inlassablement, et le bruit du tapotement régulier sur le sol du ballon. Cette incessante répétition, qui très rapidement, ouvrait mes portes sur des mondes inconnus. Des histoires que je pouvais continuer d’écrire, les reprendre dans ma tête, à l’envie. Mille fois, vingt fois, cent fois. S’évader, partir loin, très loin en restant sur le perron, finalement. Dans ces autres mondes de Sophie, j’avais une jumelle, une complice identique. A nous deux, on était un combo magique, abracadabra, vice et versa. Je nous avais choisi, évidemment, un double prénom. A nous deux, on croquait la vie, on s’appelait Louise-Marie.

J’imaginais des vies, oui. Et que ferait elle aujourd’hui, dans celle-ci, Louise-Marie ?

Galériste à New York, Diplomate au Caire, Starsky de Hutch, Chroniqueuse à la maison de la radio, Directrice d’un journal de fiiiiilles, Eleveuse de chouettes, Ecrivain-Voyageur, James Bond, Soliste, Dame du lac, Amoureuse à Barbery Lane ? Agent double ? (parce qu’à l’époque je n’avais pas compris que dans ce cas là, si on l’est, on ne le dit pas…)

J’imaginais encore pour longtemps qu’à vivre en miroir, on se sent plus vivant. Avec un double qui entend tout, sait tout, comprend tout. Qu’on s’amuse plus, qu’on est bien plus, qu’on fait bien plus. Parce que la vie, c’est plus énigmatique, drôle, fantasque, fantastique, exotique à 2 identiques. Je n’ai compris que bien plus tard que ce jeu de miroir est illusoire, quand on rencontre d’autres soi-même, dans la vraie vie on se dilue et on se perd.

J’ai joué à un nouveau jeu, nouvelle invention faite maison. Toujours à deux – c’est beaucoup mieux. Cette fois nul ne se reflète, c’est 2 morceaux de puzzle qui se complètent. Elle et lui, c’est encore toute une autre histoire, comme l’hiver et l’été qui n’ont pu s’aimer, je veux bien vous la raconter !

L’éclaireuse

On dit de certains qu’ils sont solaires, elle était stellaire. Elle semblait peinte par la main de l’univers lui-même. Son front en paix et ses yeux comme une étendue d’eau calme, semblaient ouvrir la porte sur quelque chose de plus grand. Elle ne se battrait pas, elle changerait les choses en se contentant d’être elle-même, simplement. On aurait dit une lumière survenue dans la nuit sereine, l’ébène de ses cheveux qu’on devinait d’abord, puis elle apparaissait comme un ciel moucheté d’étoiles de rousseur. On aurait dit une constellation.