Je suis le seigneur du château

Ma grand-mère a vécu dans le château de Vaux. C’était celui des parents de mon grand-père. Elle, n’avait pas le sous mais des boucles brunes et un tempérament de pain d’épices. Elle avait une pie voleuse qui se posait sur son épaule et cachait ses trésors dans l’arbre voisin, conduisait en trombe son automobile dans la pente qui menait au village – à l’heure où les femmes ne bougeaient pas un cil. Elle plongeait de très haut dans le canal avec les garçons sous les cris courroucés de sa mère, elle buvait de l’alcool au café, dansait jusqu’à la lie, jouait aux courses, courait les foires et partait seule en vacances les cheveux aux vents sa fille sous le bras. Elle lisait le dictionnaire et parlait trop fort. C’était mamy Florence.

Mon arrière grand-père avait fondé les cafés Leuner, qui en Lorraine continuent depuis un siècle à fournir tous les cafés de la région à l’effigie de ses petites tasses marron. Mon grand-père n’eut jamais le même succès dans les affaires, néanmoins, il eut la première salle de bain particulière et un pool de secrétaires. Lui avait choisit les journaux, et quand il partit, trop tôt, ma grand mère dû travailler aux Galeries Lafayette, quand je dis ça on dirait un autre siècle !

Et de fait, c’était un autre siècle. C’était 1914 quand elle naît au milieu de ses 2 grands frères, petite fille chérie à rubans au milieu des hommes à moustache qui rebiquent et au bonheur des dames aux chapeau à grands bords. Je ne peux m’empêcher de me dire que je ne viens pas de si loin entre le verbe haut de son milieu ouvrier populaire et le château de la pie dans les vignes quand elle devint madame. Je n’ai pas connu mon arrière grand-mère mais j’imagine une dame en crinolines flottant dans le jardin des petites filles modèles, les hommes au bourbon et au fumoir. Dans un autre monde, dans une autre vie, et pourtant j’aime à penser que voilà d’où parfois, j’aime lire, regarder ailleurs et oublier de conquérir le monde. Et… finalement si. Parce que c’est moi, un jour ça compte et un jour ça compte pas.

Louyetu

Elle avait quelque chose du petit chaperon rouge qui ne s’excusait pas d’avoir traversé les bois, l’arrogance barbouillée et mal coiffée de celle qui se voulait sûre de son fait, une dureté dans le regard qui en disait long sur ce qu’elle avait déjà traversé malgré son jeune âge. Deux agates qui scellaient sans scier la promesse de ne pas vous laisser entrer. Quelque chose de plus doux, plus flou dans les contours du visage n’aurait demandé qu’à fondre, mais jura boudeur qu’on ne l’y prendrait plus. C’était là sa beauté singulière. Ce goût d’impossible avec des yeux verts clairs.

Délice choc

Il me faisait l’effet d’un feu de forêt, cette intensité de braise que l’âme allume au fond des yeux. Il était là, sans bruit, et moi j’étais sans voix. Visage d’écorce, barbu tout en ronces et broussailles, il avait un physique à l’abandon, livré à lui-même et ivre de pluie, dont émanait une force naturelle et sauvage. Son regard sépia pali par le temps vous happait du fond de ses écailles ridées. Il irradiait une sagesse séculaire et féline, tendue vers l’autre, qui perçait les âmes et lisait juste. Farouche, inapprivoisé, inapprivoisable, solitaire, primitif : il était l’arbre qui éclipse la forêt.

La liste des radios disparues

Quand j’étais petite les journées commençaient avec Jean-Luc Hess, notre correspondant à Washington et Ulysse Gosset, notre correspondant à Moscou. Le jingle de France Inter. Le matin chez nous était l’heure de mon père.

Le jeu des milles francs, le téléphone sonne, les premiers feuilletons. Le midi chez nous était l’heure de ma mère et moi. On branchait la radio, la copine de la cuisine, toujours en chansons.

En haut de la rue, il y a depuis quelques temps, un tout nouvel arrivant. A Montigny les Metz, c’est un événement. Comme souvent à 8 ans, je vivais plus souvent dehors que dedans. Après quelques hésitations, on est timide à 8 ans, je décidais d’aller voir, c’était trop tentant. Ce bâtiment, je le connais bien, avant c’était juste une maison, avec des vitres dépolies et un jardinet devant, on n’avait jamais vu ce qu’il y avait dedans. En poussant la porte, ce fut un peu comme si l’intérieur de la bouteille de Perrier avait pris vie subitement. Ça me faisait penser à l’eau avec des bulles, oui, c’était effervescent. Une forêt de micros, des casques, des 45 tours partout, le panneau On air et surtout… tous les boutons du studio d’enregistrement. Avec des animateurs dedans. C’était en 1982, et j’ai vécu l’arrivée des premières radios libres.

Il y quelque part au fond d’un tiroir une cassette des émissions enregistrées par ma mère, quand je courrais à 4h à la radio après l’école, et une heure durant, j’étais dans les airs, au micro avec l’animateur, on choisissait les chansons, il me posait des tas de questions, on discutait mais de quoi donc ? Et pendant des heures je pouvais être sûre qu’un jour j’aurais une radio à moi, avec mes propres émissions, et j’imaginais ce que chacun de mes amis ferait dedans. Radio Loisirs. Je ne retrouvais pas le nom de cette radio de mon enfance, et j’ai trouvé sur Wikipédia une liste de toutes ces petites radios locales classées sagement par département. Ils l’ont appelé La liste des radios disparues. Ça sonne un peu comme une promesse que la vie n’aurait pas tenue ? Pour moi c’est toujours un bonbon fondant même s’il n’existe plus 🎶

Ulysse revient

J’ai toujours discuté avec les cerisiers. Avant le latin, le grec, le solfège, l’anglais, l’allemand, l’espabarfi (/ɛspabaʁfi/ langue ancienne aujourd’hui disparue, écrite et orale, pratiquée par une petite minorité ethnique de Lorraine, ma copine Barbara et moi, entre 1982 et 1986) et mes débuts en chinois qui trébuche, j’ai su parler le cerisier.

Aujourd’hui mon arbre s’appelle Ulysse, et c’est de racines que nous débattons souvent les pieds dans le froid. Il était une fois une moitié de famille que je ne connais pas, un nom que je porte et qui n’est pas vraiment le mien. Il était une fois Mamy Jeanne, une photo d’aviateur qu’elle me montrait à 3 ans pour me parler de mon grand-père. Le papa-de-mon-papa n’existait pas, parce qu’il conduisait des avions du bout du monde. Cela resterait sa définition du grand absent, qu’elle avait assermentée dans notre dictionnaire juridico-familial.

En fait d’aviateur, il ne s’envolait pas bien au delà des coins de rue, marié des 2 pieds dans une ville voisine, hermétiquement clos dans une autre vie que la nôtre. Un inconnu que sans le savoir, toute mon enfance durant, on aura croisé incidemment au restaurant, dans les rues de Metz, dans les cinémas, les quartiers, les sentiers. Il était même le voisin d’en face, anonyme et pourtant… quand j’accompagnais ma grand-mère à Saint Julien aux vacances de la Toussaint. Il était là, à notre insu, elle n’a jamais bougé un cil et on n’en a jamais rien su.

Une liasse de lettres de 1949, échangées entre eux avant que la passion ne s’éteigne sous son crayon. Soudain surgis de l’autre coté du miroir… l’histoire de nos vies, son amant, le père de mon père, son prénom. Maurice. Le second prénom donné à mon père, c’était donc lui. J’ai découvert son nom de famille, mon « autre nom », Adenot qui finit aussi en « ot », comme incognito.

Il était amoureux de ma grand mère, du moins l’avait il cru, et mon père arriverait bientôt. Mais il avait une jeune épouse, et une petite fille, son autre enfant, née en même temps. Il a choisi leurs 2 prénoms, Claude et Claudine, tendre comptine. Ce n’était rien, qu’une chanson, entre 2 amants, qui ne se parlèrent plus toute leur vie durant. Ce n’était rien, qu’une chanson, entre 2 amants tous 2 aujourd’hui disparus.



Petite, je me disais que 10 ans était l’âge idéal et qu’ensuite la vie serait sûrement moins drôle. En plein spectacle de danse quand j’avais 7 ans, je me suis endormie sur la scène de l’opéra. Je dors mieux quand je ne suis pas chez moi. Mes amis ne se connaissent pas entre eux. J’écris mieux si le carnet est bleu. Je suis heureuse quand je ne prévois rien. Longtemps j’ai cru que les Schtroumpfs vivaient vraiment dans la forêt. Je joue de la flute traversière parce que je trouve l’instrument joli mais au fond je ne suis pas sûre d’aimer ça. Nager m’aide à ranger mes idées. J’ai un pendule qui tourne et un chat noir qui roucoule.

Madame un jour sur 2

Y a vraiment des jours où je ne sais plus où aller, à quelle porte toquer, à quel saint me vouer.

Boussole en panne. Ouais c’est ça, j’ai l’impression d’avoir une vie en carton pâte, même pas rose. Même mon café latte fait la gueule. Tout le monde trace et moi je n’ai toujours pas compris l’énoncé de l’exercice. Je vais finir ma vie chez Cap Gemini. Y a des matins comme ça.

Tiens, chouette, voilà le chat ! Je pourrais écrire un un roman, même que j’ai déjà 7 titres (et un chat) : Les 12 envies de Louise-Marie, S. a eu peur, la liste des radios disparues, un poisson dans le cartable, la grenouille de Tamerza, le narguilé du Café Riche, le lièvre d’Etival. Bosser à l’étranger. Faire Noël à New York. Appeler des potes. Jouer dans un orchestre. Rester sous la couette.

Je regarde la pluie. Ça manque d’envie, de tempo, de sushis. Comme un gros bourdon, je cours en rond, je cours en rond. Je voulais pouvoir voler plus haut. Si je ne trouvais jamais le passage derrière la vitre, si la vie passait comme ça ? Peut être qu’il faudrait juste arrêter de bouder un peu. Faire de l’aïkido. Aller acheter du pain. Le choisir au levain.

L’avenir est écrit au fond du bulbe tea. Mon kiff c’est la croisée des chemins. On peut tout rêver, on a encore l’âge des promesses. On a tellement de chance d’être dans nos baskets blanches et vertes. Y a de quoi être heureux, pour un peu on aurait même de quoi être fiers, les gars !

La vie est belle, cruelle, légère, gênante, flippante, languissante, étourdissante, dérangeante, élégante, insignifiante, frileuse, joueuse, furieuse, menteuse, lumineuse, elle est fière, elle est mystère, grossière, galère, solaire, éphémère, sauvage, magique, tragique, magnifique, égocentrique, et souvent, elle est chiante et parfois même elle est bandante.

Madame un jour sur 2. c’est moi. Et surement 10 milliards d’autres. Et toi, dans ta vie, est-il trop tôt, est-il trop tard, est-ce tout blanc ou tout noir ? 

Princesse pour quoi faire ?

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C’est sûrement de ma faute si tout le monde me traite comme ça.

On est responsable de sa vie. Si on ne s’aime pas soi-même, comment les autres pourraient nous respecter ?

Je suis entourée de perverses narcissiques qui me pourrissent la vie, et qui m’exploitent, il faut vraiment que je change quelque chose…

A force de prendre des citrouilles pour des carrosses, c’est sûr que je ne vais jamais m’en sortir. Il faut que je me reprenne en main. Si j’attend l’intervention d’une bonne fée, on n’est pas rendu ! C’est pas parce que ma belle-mère m’a toujours traitée en paria et que mes demi-soeurs sont des garces que je dois m’apitoyer sur mon sort. Un jour il faut savoir faire la paix avec sa famille et table rase du passé.

Je suis une adulte et pas une victime, je n’ai pas d’argent mais je sais faire des choses, la couture, tiens. Ma marraine m’a toujours dit que j’avais de l’or dans les mains, c’est vrai, je pourrais même vendre mes créations. Je ne vais pas rester les 2 pieds dans la même pantoufle quand même. Tu n’es pas en cristal, ma fille, que je sache.

Bon et puis, c’est pareil, faut que j’arrête de me dire que ma vie sera mieux quand je me serai barrée d’ici, que j’aurais trouvé l’homme de ma vie, sinon c’est une fuite en avant et que je vais trainer mes problèmes partout avec moi. Il faut être ici et maintenant, tirer le positif même dans le poussière et le ménage à faire. Et surtout poser le balai et des actes concrets pour faire évoluer ma situation.

J’avoue ce mec rencontré au bal a l’air top, mais je n’ai pas besoin d’un sauveur, s’il a envie de me revoir il me retrouvera, ça n’est pas un si grand royaume. On n’est pas du même milieu et si c’est un frein je n’ai rien à faire avec lui. 

Après tout, princesse pour quoi faire ?

– Cendrillon, novembre 2018, préfère avoir un crapaud qui parle.

Gérard a dit bonsoir

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Jeudi dernier à 17h34, il a pris son dernier train. Sans faire de bruit, il est parti. Gérard et sa tabatière, le seul qui m’aura jamais vu fumer devant ma mère. Il fut là, à Bergues dans le salon, à Levallois sur la terrasse avec le chat, à Lyon au restaurant rue Mercière, à Dunkerque au feu d’artifice du 14 juillet, à Metz sur l’île du Saulcy. Sa petite chambre de célibataire géographique à Clichy, son cassoulet d’adieu en gare du Nord quand il prit sa retraite de la SNCF, Gérard qui conduisait les TGV.

A Brighton, en Baie de Somme, à Euralille, petites virées du temps où on avait le temps. A Montigny, sa carte d’anniversaire pour mes 20 ans, probablement. Gérard était l’ami de maman, et de loin en loin pour moi aussi. J’entends sa voix dans sa barbe, à la fois taciturne et jovial, quand on achetait des myrtilles pour sa tarte aux fruits.

Une drôle de vie, mon ami, qui voilà, s’est finie. Je me rappelle un soir à Lyon après le restaurant, on s’était dit au revoir sur le quai du métro Saxe Gambetta. Au revoir devant chez moi, à Levallois. Au revoir dans l’entrée de mes parents, à Bergues. Ce serait là, la dernière fois, mais alors on ne le savait pas encore.

Au revoir, mon ami, tu pars avec la discrétion qui était la tienne, le peu de mots qui étaient les tiens, et ta présence en pointillés qui égrènent, comme un collier, nos 25 dernières années.

 

Stéphanie Alcantara

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Toutes les petites filles ont rencontré sur les bancs de l’école primaire cette amie aux yeux clairs. Stéphanie, elle qui a rendu nos lundis jolis.

Nous avons toutes eu, dans notre vie d’écolière, à Metz à Lille à Marseille, Stéphanie Alcantara.

Ce doux nom qui résonne à mes oreilles. Ce n’était pas la plus belle, mais elle avait en elle ce qu’il n’y avait pas en moi, et c’était vice et versa. Sûre qu’elle était éternelle, la preuve elle est encore là, quelque part ici avec moi,  Stéphanie Alcantara.

Qui t’a appris à tricher, t’a appris à briller, à vivre, à rire, à voler ? Elle inventait des jeux qui n’avaient pas de loi, des enquêtes particulières, des pièces de théâtre dans les greniers, sur les toits. Elle n’habitait pas loin de chez moi, Stéphanie Alcantara.

Qui t’a appris à changer de nom, de vie, de vêtements, à raconter n’importe quoi ? Nous étions deux oiseaux rares, on étaient un peu bizarres. On faisait parler les chiffons, le papier crépon, les emballages de bonbons. Elle vivait dans les friches, je crois bien qu’ils étaient riches. Etait elle heureuse ou pas, Stéphanie Alcantara.

Je me souviens du parfum distant de sa maman qui ne travaillait pas, femme altière plus que mère, dont elle ne s’occupait pas. Elle flottait dans l’air, mais elle n’était jamais vraiment là, Madame Alcantara.

Qui était un mystère, brillante et singulière, ma partenaire particulière, pas si secrète que ça ? Libre comme l’air mais toujours posée sur la même branche à côté de moi, Stéphanie Alcantara.

Qui t’a appris à être toi, libre, sans question ni pourquoi ? Parce qu’elle était juste elle-même, tricheuse, meneuse et menteuse, mais très très fine à la fois, Stéphanie Alcantara.

Parfois je pense à elle, et même si je ne sais rien d’elle, c’est un mirage, une chimère, de savoir que quelque part en Lorraine, vit cette fille aux yeux clairs, qui partagea mes années de primaire. Qui est-elle, que vit elle, où est elle, Stéphanie Alcantara.

Je ne crois pas m’être rendu compte à l’époque de l’évidence qui existait entre elle et moi. C’était, c’est tout. Une altérité qui ne posait aucune question. Il n’y avait pas de prise, pas d’emprise, et j’ai beaucoup aimé ça. Je ne savais pas encore qu’on partageait quelque chose de rare qui ne se reproduirait pas, Stéphanie Alcantara.

Je regardais avec envie les autres copines en tandem que je trouvais si belles, Emmanuelle et Armelle, indissociables petites filles modèles, les Sidonie les Laura – mais pas si gentilles que ça. J’ai toujours cherché ailleurs, ce qui souvent était là, Stéphanie Alcantara.

Je l’aimais bien mais je suis parti comme souvent depuis, vers ceux qui n’étaient pas faits pour moi. Je n’avais pas compris qu’à nous deux nous avions quelque chose en plus, qui ne leur ressemblait pas. Mais aujourd’hui comme hier, ce qui compte a des ailes, c’est cette part de toi et moi. Stéphanie Alcantara.