
Quand j’ai su que j’irai à Lyon, je venais juste d’avoir 20 ans. On s’était rencontrés au lycée, on avait fini l’IUT, dans une relation infernale, magique et tout sauf banale, je me suis dit c’est ça l’amour, des montagnes russes au jour le jour.
Il avait passé un concours, il allait quitter Metz et je me suis dit ça doit absolument continuer toujours. Lionel et moi, c’est ça l’amour. J’ai vaguement consulté le concours de Sciences Po Lyon, ça semblait chouette sur le papier, pour rester avec lui j’aurais tout fait, j’ai décidé d’y aller. Comme toujours c’était pas normal, je vivais avec mon meilleur ami Stéphane, c’est lui qui m’a accompagnée, dans la voiture la nuit, de Metz à Lyon, le son à fond, j’ai regardé quelques leçons. Il y avait 3 bouquins à lire, on avait tout l’été pour ça, bien sur je n’avais pas fait ça. Les pieds sur le tableau de bord, je découvrais le droit constit, les princes consorts, et Sardou qui chantait trop fort.
J’en ai lu 2 tout de traviole, 5 heures de route, puis l’arrivée dans un motel, et tout près du lendemain, j’ai abandonné sur le chemin le 3e bouquin.
Curieusement j’étais sûre de moi, quand le doyen a annoncé : Malheureusement, cette année et c’est bien la première fois, vous serez interrogés sur 2 livres seulement, le 3e ne sera pas traité, on n’a pas reçu le sujet. En un quart de seconde ma vie a changé, le livre que je n’avais pas lu et où ils avaient tous passé l’été, soudain n’avait plus d’intérêt.
Je l’ai pris comme le signe inespéré, j’ai mobilisé mes apprentissages de la nuit passée. J’ai toujours eu le goût du lacunaire, du tangentiel, de l’inachevé, et c’est passé.
A la sortie de l’épreuve, j’ai rencontré beaucoup de gens très bien peignés, très sûrs de leur fait, des convictions que je n’avais pas. C’était leur vie ils étaient persuadés de ça. Je me suis dit ce concours, c’est pour eux pas pour moi. Basta.
On checkait sur le minitel, revenus à Metz, et quand le couperet est tombé, moi-même je n’en revenais pas. C’était phénoménal, j’étais prise pour le grand oral. J’ai retrouvé au pied du mur, le nez collé sur l’affichage ces gens qui jouaient leur vie, et me félicitaient, eux qui n’étaient pas pris.
Sans réfléchir le matin même, on est repartis, mon tailleur mauve, mes cheveux mauves, et sur la table de la cuisine, quelques fragments d’échanges avec mon père, notés à la hâte, à 6 heures de l’aube. Deux phrases, sur le dernier Lelouch avec Bernard Tapie – le libre arbitre d’apprécier ou pas – et sur Appel d’Empire, le dernier Ghassan Salamé qu’il avait lu et pas moi.
Le jury n’était pas sympa, ils ne me regardaient pas, ils parlaient entre eux, mais j’avais l’impression de savoir tout d’eux. Je savais ce que je voulais, je sentais avec une grande clarté, que je disais avec une feinte maturité, ce qu’au fond ils attendaient. Ghassan Salamé et le libre arbitre furent mes chevaliers alliés.
Pour être bien sûre, pour la première fois j’ai parlé à Notre Dame de Fourvière. J’ai emménagé la semaine même, au 177 grande rue de la Guillotière.
On a vécu encore 2 ans comme ça, Lionel et moi. A 100 mètres l’un de l’autre, si proches et si loin à la fois. Mais il restera pour toujours le grand amour de mes 17 ans, le grand amour qui dure 7 ans, le grand amour qui dure tout le temps.