Bang on the door

Un soir en Avignon, dans un très vieille maison. L’amie de ma mamy, elle s’appelait Gaby. Elle l’avait recueillie, elle et son mari, c’était pendant la guerre, ce vent d’années où l’on fuyait la Lorraine.

Ici la France sonnait libre, comme la vie retrouvée, ni blême ni usée. L’insouciance des jeunes couples et ribambelles des années belles, frivoles et légèreté. Où ma maman naîtrait, sous le soleil d’Orange, les fontaines qui berçaient.

On y est retourné, bien des années après, quand j’étais arrivée. Du haut de mes 3 ans, je revois cette maison.

Des pièces sans fenêtre, noires au bout des couloirs, soudain surgissant. Poursuite de corridors éborgnés, un dédale mal famé. Où je me faisais peur, pédalant dans le noir, et ressortant hilare, sans trop bien savoir. Echevelée, encore toute essoufflée, c’était une échappée volée, d’où je les rejoignais. Soudain rassérénée. Un jardin de lumière, où tout le monde riait, les sabots des chevreaux, les lupins et les blés. Mamy, Gaby, Anne-Marie et Sophie, 3 générations, dans le sombre et le clair réunies.

Une nuit, avec maman logées seules tout en haut, dans une chambre blanche et boisée, un parquet vu du lit qui me semblait une mer immense et sereine, on s’apprêtait à se coucher. Dans la montée du grand escalier, c’était l’unique pièce, tout au bout du pallier. Hormis juste à côté, verrouillé à clé depuis bien des années, un bric-à-brac attenant, abandonné par le temps. Cette maison devait être si mes calculs sont bons, en colimaçon.

10 coups de théâtre, frappé lent et profond, sur la porte du couloir, dans le silence du soir. Il ne faisait pas bien noir, il n’était pas bien tard, c’était le clair du soir. Maman pensa à une facétie de ses 2 espiègles ainées, chipies s’il en faut, mais en une seconde se rendit à l’évidence. Dans la maison, à part nous deux, dans l’escalier qui résonne, il n’y avait personne. Insistant par la fenêtre penchée, elle les a appelées. Mais hilares en bas, mamy et Gaby riaient sur le perron, et elles n’entendaient pas, ce qui arrivait là.

Maman ne fit qu’un tour, d’un bond sur la porte, se saisit des clous, ferma le verrou, double tourna tout. Je ne savais pas, ce qui se passait là ? Mais dans cette nuit là je sentais, et longtemps je reverrai, en haut de la tour du grand escalier, comme deux princesses isolées, on étaient coincées. Le lendemain matin on s’est sauvées à l’hôtel, le soleil est revenu dans les persiennes.

Dans la pièce d’à coté, pleine de meubles oubliés, de reliques de poussière et tête bêche d’outils tout rouillés. Que je pouvais deviner, sans avoir le droit d’entrer, gourmande et étonnée, par la porte vitrée. Je l’ai su bien après rôdait ici pêle-mêle, pendu et meurtrier le souvenir d’un demi frère, mi-fou mi-accusé. Une petite fille assassinée, que l’on chercha longtemps dit-on, dans la garrigue fouillant les buissons avec des bâtons. Qui disait vrai, qui savait quoi ? L’histoire muette, l’histoire discrète jamais ne le dira. La vie passera comme ça, certaines choses prennent de l’importance et d’autres disparaissent comme ça. Tout simplement, des vies en Avignon, que nul ne saura.

Un bataclan oui cette maison. Où bien longtemps après, mon père tout ingénieur et raison, expliquera rationnellement, le miroir de sa propre histoire. Quelques années avant, dans la cuisine du sous sol, alors qu’il dormait dans la pièce jouxtant avec maman. Avoir entendu au milieu de la nuit, des gens qui cuisinaient à grands bruits d’ustensiles et de casseroles. Avoir analysé, attentif et muet, soudain bien réveillé… que de toute évidence il n’y avait personne, et que ces voix, ce que portaient ces voix, il ne le reconnaissait pas. Pas de rôdeurs, pas de vivants. Pensé se lever. Pour voir à quoi les esprits pouvaient ressembler. Et avoir renoncé.

Une lettre de Gaby quand j’étais plus grande, arrivée à la maison, rien qu’à son écriture sur l’enveloppe m’avait fait des frissons. Il y a des drôles de gens, des âmes que l’on ressent, qui rient et qui font peur. On pourrait en dire plus mais on ne sait pas, qui de ses 12 enfants et ce qui arriva, au prêtre à la maîtresse, le médecin l’avocat, et c’est bien comme ça.

Des vies, que l’on contera, qui comptent encore pour ça, quand personne n’est plus là. Après des années d’apnée, quand tout est fané, ou peut-être pas tant que ça. Il est parfois curieux d’observer comme les souvenirs récents d’une année sur l’autre se mélangent, quand les souvenirs d’enfants gardent une clarté que rien n’estompe.

Bang on the door, du bruit dans la cuisine. C’est une drôle d’histoire, comme une peur du noir, tapie dans la cuisine, et sonnent les matines.

Laisser un commentaire