
Elle habitait juste à coté de ma mamie, son papa qui était parti, et sa maman en boîte de nuit. J’ai grandi avec Virginie, j’ai découvert la Bohémie.
Le matin quand on rentrait de la primaire, probablement le mercredi midi, je la trouvais elle et ses couettes, l’heure d’acheter les cigarettes. J’étais toujours un peu perplexe, quelque chose de pas trop honnête, qui se passait hors de chez moi, là où on n’aurait pas eu le droit. Sa maman nous donnait 10 francs – oh responsabilité pour des enfants – et toutes libres qu’on était, l’après-midi on repartait. Sans logique, c’était magnifique.
C’était une sacrée piplette, elle dansait et coiffait mes poupées, même si elle ne savait ni écrire ni compter. Dans la cour jusqu’à 10h du soir, ensemble on lisait des histoires, il n’y avait pas de devoirs, et ses parents qui rentraient tard, passaient juste nous dire bonsoir.
Ici tout était permis, tout semblait adulte-free, ses copains les Thierry-les Sandrine, c’était un squat sans en avoir l’air, un peu de poux et de misère. Il n’y avait pas d’anniversaire, le jour J on trainait dans les rues toute l’après-midi, on allait de maison en maison, chanter des chansons-réclamer des bonbons.
Je n’ai jamais vu de parents, peut-être les siens qui rentraient de Cora, mais ici on ne dinait pas. Un délicieux goût de n’importe quoi, les différences ne comptaient pas, j’étais leur princesse aux petits pois, mamie devenait Mamie Nova. On faisait bien ce qu’on voulait, comme un royaume de l’insensé.
On pédalait à perdre haleine, on rentrait rouges comme des baleines, échevelées mais pourquoi pas. Je leur lisais Alice aux pays des merveilles, assis par terre on était tout d’un coup tous pareil, on palabrait jusqu’à pas d’heure, c’était sans accroche et sans heurts. On avait 8 ans, chacun dans un autre monde et pourtant. Virginie se gavait de bonbons, son beau-père gardait les prisons, je savais qu’on ne fait pas comme ça, c’était interdit et ça existait comme quoi.
Aujourd’hui tu as réussi, tu coiffes et tu as ton salon, je te revois compter les boutons quand on vidait la boite au milieu du salon. Tu resteras ma soeur sur terre, celle dont je suis la plus fière. D’autres vies, oui ma Virginie, toi ma Bohémie.