Moi je cours en rond, je cours en rond

 

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J’ai 3 ans. Dans les jardins ouvriers à l’arrière de la maison, il y a le monde immense. Les cerisiers, les groseilles, les mûres, les framboises, les cassis qui en mettent plein les doigts, on ne peut pas tricher avec les cassis… le tunnel des coloquintes, les salades qui poussent en hauteur, le champs des asperges plus hautes que moi. De là je connais tous les noms de fleurs – il y a ceux qui récitent les numéros de département à partir des plaques d’immatriculation, et il y a moi.

Les premières nées de l’année, les perce-neige, les crocus en hiver, tendres pensées au coeur du froid,  les délicates narcisses qui annoncent le réveil humide et mousseux du printemps avec des gouttes de rosée au bout du nez (« c’est celles dont le coeur est blanc disait maman »), les jonquilles c’est les robes jaunes qui tournent et font les belles au soleil…

Les boutons d’or qui chatouillent sous le menton pour prédire « ce qu’il y a entre le beurre et toi », les poires pas encore mûres qu’on croque sous le regard faussement courroucé du père Poirier, les cerises qu’on se  fait chiper par les oiseaux qui trichent parce qu’eux ils viennent d’en haut. De là, je sais que la chanson se trompe et que « cerisier rose et pommier blanc », en vrai c’est tout le sonnet qu’il faut inverser.

Les mirabelles et les quetsches quand on rentre des vacances d’été, qui nous attendent pour dénoncer juillet qui en a profité pour filer en douce, et se mêlent aux herbes hautes d’un parfum de sucre mouillé. Mon père qui fait des analyses de sol – jamais rien à moitié, et les boutures alignées qui sommeillent en bas du grenier, ce n’est pas une affaire à prendre à la légère… (« on fait les choses correctement ou on le fait pas », professent ses lunettes, et tintent les éprouvettes).

Pousser la porte du jardin entourée de roses au petit matin… c’est toucher la main de tous les enfants qui se sont levés depuis l’éternité. Le matin les jardins qui s’éveillent ont l’odeur singulière des plantes qui étirent leurs bourgeons et font un brin de toilette dans la rosée du monde. Toujours est-il que ce jour là, c’est ma rencontre avec Monsieur Bourdon. Autour d’un tas de feuille séchées, moi je cours en rond, je cours en rond.

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